Last Days, de Gus Van Sant : La fin du désir

9 Avril 1994 : Bayon, journaliste rock de Libération, écrit son requiem le lendemain du suicide de Kurt Cobain. Il intitule son article « La fin du désir »…

Deux ans plus tard, lors d’une discussion, il me dira « C’était un article insupportable, charriant la mort, le désir de mort, quelque chose aussi de l’ordre de la volupté et de la mélancolie. Après, s’en était fini de la bravade, du blasphème, fini de faire le malin. J’avais cherché l’inconfort, je me surestimais. Cet article m’a beaucoup coûté : je me suis rendu compte de ma porosité à la douleur, j’étais devenu périssable. »

Dans cet article, il est écrit notamment :

« In Utero », l’album de Nirvana, devait s’appeler « I Hate Myself and I Want to Die ». Kurt Cobain a finalement exécuté son programme à la lettre : Rome, 14 Mars 1994 « I hate Myself » : héroïne, coma. Seattle 8 Avril 1994 « … And I want to die » : une balle dans la bouche. On fait difficilement plus “vrai”. Kurt Cobain vient de donner sens à un rock donné pour mort : on y vainc sans gloire, on n’y joue pas impunément »

« Last Days » est censé s’inspirer librement des derniers jours de Kurt Cobain. Dont personne ne sait grand-chose mis à part le fait qu’il avait échoué une fois de plus, à 27 ans, à finir une énième cure de désintoxication. A ce propos, Courtney Love, sa femme, raconta plus tard que, enceinte, à l’heure où elle perdit les eaux, elle tenait la main de son mari lui-même suant sang et eau, au pire d’un travail atroce de sevrage…

Lorsque le film débute, Blake, un ersatz de Cobain, joué par le formidable Michaël Pitt, lui aussi rockeur barge notoire, est déjà mort. Quasi enterré, on pourrait dire. On le voit marcher de dos, les épaules voûtées, à travers les ravines d’une forêt labyrinthique. Il est sale, couvert de terre et d’égratignures, un bracelet en plastique sévèrement entouré à son poignet. Un de ces bracelets que l’on met au bébé qui vient de naître à la maternité ou à des personnes internées en clinique spécialisée.
“C’est un long, très long voyage, de la mort jusqu’à la naissance… Et mes larmes ont un tel goût de gâchis… »

Blake retrouve le chemin de son manoir et va déterrer son héroïne du jardin. A partir de là, il ne parlera plus. Ni à sa bande de parasites défoncés qui hante comme lui l’énorme château, ni au téléphone, ni aux visites. Ni à sa manager (jouée par la mythique Kim Gordon du groupe Sonic Youth) qui lui pose trois questions : Tu as appelé ta fille depuis que tu t’es enfoui de ta cure de désintox ? Pourquoi te sens-tu obligé d’incarner tous les clichés du Rock and Roll ? Blake, écoutes-moi, pourquoi ne sors tu pas de cette maison ? Tu peux sortir, viens, tu peux, il y a notre tournée qui va bientôt commencer… Blake la regarde incrédule. Elle finit par s’en aller.

Sur le frigo, un post-it : « La carabine est dans l’abri de jardin ». « Merci », murmure Blake.
C’est un film sur l’enfermement, sur l’impasse. On suit Blake faire le tour du parc, des chambres du manoir, zigzaguer pour éviter de croiser ses potes ; Blake ne se débat presque plus, Blake effectue ses dernières rondes dans le clair obscur des sous-bois avec l’extrême lucidité de celui qui a pris sa décision, qui sent les vers en dessous de ses pieds et se sait déjà leur appartenir. Tout est dépouillé, tout est sobre, les plans sont d’une perfection picturale, la souffrance est hurlée en creux, en silence. Un cri blanc comme des éclairs sans tonnerre.

Pendant que sa bande danse sur The Velvet Underground, Blake prépare son dernier repas : des macaronis saupoudrés de fromage lyophilisé, arrosé de lait froid. Dans la salon d’à côté, en dessous d’un tableau de chasse, un de ses potes fredonne du Lou Reed « Venus In Furs » :
« Je suis fatigué, je suis éreinté, je voudrais m’endormir pour un millier d’années, un millier de rêves m’éveilleraient, tressés de mes larmes… »

Quand Blake prend une dernière fois sa guitare pour entamer la dernière ode, on pense à Ian Curtis de Joy Division. A 23 ans, avant de foncer droit dans le nœud coulant qu’il s’était préparé dans son grenier, il entonne une dernière fois « Love will tear us apart, again ».
Blake pleure doucement en chantant, et va chercher la carabine dans l’abri de jardin. C’est à ce moment précis que se fait le seul champ/contre-champ du film : dehors un de ses potes, juste avant de prendre la voiture, voit la silhouette de Blake dans l’abri de jardin. Blake le voit lui aussi. Son pote hésite quelques secondes, détourne le regard et démarre sa voiture. La frontière entre le vivant et le déjà-mort si ténue pendant quelques instants : une porte vitrée, un regard, presque rien.

« Last days » n’est pas un film sur le désespoir mais sur ces instants noirs d’extrême lucidité qui parfois nous traversent. Sur ce point non tenable où lorsque l’on ne fait plus rien par complaisance ni envers soi ni envers les autres, on casse.
Volontairement dénué d’explications, le film fini pourtant par nous délivrer une réponse très claire, très évidente : l’acte du suicide se fond dans la vie elle-même. Il n’est ni une décision inhumaine ni un déchirement illogique. Juste une manière de raccourcir un chemin un peu trop long. Car entre le point A (la naissance) et le point B (la mort), il y a un lent carnaval rempli d’apparats que chacun digère comme il le peut…

« Son âme déborde, de sorte qu’il s’oublie lui-même et que toutes les choses sont en lui : ainsi toutes les choses sont sa perte » écrivait Nietzsche.


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